Jean-Claude Carrière  

OH VOLEUR !

Voici des photographies cambriolées. Prises par effraction un jour (ou une nuit) où les propriétaires n'étaient pas là.

Parce qu'on a beau dire, une photographie, plus ou moins, c'est toujours une chose qui, à un moment donné, a existé. C'est ce que prétendent les photographes. Quelque chose qui était là. Il y en a qui vont jusqu'à dire : « Quelque chose de réel. Un petit morceau de réalité, bien collé dans un album. »

Mais ça veut dire quoi, « réalité » ? En voilà un mot bizarre. On sait bien que, là-dessus, tout le monde est loin d'être d'accord. Est-ce simplement l'aspect extérieur ? Ou bien est-ce quelque chose de plus, qu'on ne verrait pas au premier --  ni au dernier -- regard ?

Pour le demander autrement : est-ce qu'on voit, ou est-ce qu'on ne voit pas ?

Alors voilà. Pour en avoir les yeux nets, certains ont accepté de jouer les monte-en-l'air dans les photographies des autres. Histoire de montrer que la réalité, c'est beaucoup plus que ce qu'on pense, que nous sommes loin de tout voir, que des créatures extravagantes, par exemple, se cachent un peu partout autour de nous. Et si nous ne les voyons pas, c'est parce que, précisément, elles appartiennent à l'extravagance. D'autres diraient (parce qu'ils sont plus savants) : « Parce qu'elles font partie de nos songes, de nos secrets, de nos éclats de frayeur et de rire.

Et elles sont là, c'est indiscutable. Sans elles, d'ailleurs, comment vivre ? Seulement voilà : il faut un malfaiteur pour vous aider à les apercevoir.

Ouf ! Le monde est davantage que ce que nous croyions. Nous pensions être condamnés à la sécheresse, à l'objectivité. Nous voici peuplés, pillés, déformés, prolongés, travestis, transportés, visités, saccagés, éclatés, miraculés ! Des elfes, des fées et des monstres nous accompagnent. Les murs se brisent à notre passage, les tombeaux s'ouvrent. Et l'espace lui-même, où nous pensions nous trouver à jamais accrochés, se dilate, se prolonge, métamorphose tout à coup ses dimensions. Nous voici miniatures ou géants sans limites. Et le ciel n'est plus assez grand pour nous.

Les voleurs, aujourd'hui, ont de ces audaces !

Le comble, c'est qu'il s'agit là de portraits. Quelle surprise ! Et parfois, quelle honte... Car le pire n'est pas d'être cambriolé : le pire est de se dire que le voleur sait tout sur votre lingerie intime. Il a trouvé notre tiroir obscur, où nous laissions dormir nos petites horreurs, et nos désirs imprononçables. Et il a tout jeté au grand jour. Nous voici dépouillés, démasqués, pour le dire en un mot parfaitement photographique : révélés. Et nous ne serons plus jamais les mêmes.

Pire encore : nous ne savons même pas auprès de qui nous pourrions porter plainte.

Jean-Claude Carrière



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Ce qu'en disent les autres :
Achde J-C. Carrière Moebius
Rolland Bartélémy Caza Monique Neubourg
Baudoin Lucien Clergue Pichon
Bézian Édika Ptiluc
Alain Cabanes Ferrandez Solé
Max Cabanes Joan Joëlle Wintrebert
Cadelo Loisel

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